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Le Grand Rabbinat de France et les enjeux de la modernité
Pour Le Monde des Religions de mai-juin 2008, le Grand Rabbin Gilles Bernheim répond à la question : A quoi sert un Grand Rabbin au XXIème siècle ?
Le grand rabbin de France est l’héritier d’une riche relation entre la culture juive et la culture française au long des siècles depuis le moyen-âge. Dans les temps modernes, la nature de cette fonction a été marquée par les hautes figures du grand rabbin Sintzheim au début du XIXème siècle, du grand rabbin Zadoc Kahn à la fin de ce même siècle, et du grand rabbin Kaplan dans la deuxième moitié du XXème siècle. Mais si exemplaires que furent ces personnages, des traits essentiels de la fonction doivent être conçus à nouveaux frais devant les profondes mutations de la communauté juive de France, et celles des relations du judaïsme avec les autres confessions, avec les pouvoirs publics français et avec l’Etat d’Israël.
Les Juifs et le génie de la France.
Il existe entre les valeurs fondamentales des cultures juive et française de profondes affinités. Ainsi, au XIIème siècle, deux brillants chrétiens se livraient à Paris, alors capitale du monde, à des joutes épiques au nom de la raison contre la mystique, les moines Abélard et Bernard de Clairvaux, le futur saint Bernard. Mais ils étaient d’accord sur un point: l’importance du peuple juif et de sa foi. C’est ainsi qu’Abélard publia «Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien» (1142) et saint Bernard ne cessa de prendre la défense des juifs contre les persécutions.
Cette proximité s’explique clairement par le fait que la France est une terre de rencontre entre les familles humaines les plus diverses, et qu’il s’y est établi de longue main une tradition de tolérance, d’affrontements vigoureux mais courtois, d’un goût équilibré entre les joies du corps et celles de l’esprit, traits culturels présents de façon évidente dans la tradition juive.
Néanmoins, les persécutions ont abouti à l’expulsion des Juifs de France à la fin du XIVème siècle, et ils n’ont eu à nouveau droit de cité qu’à la fin du XIXème siècle.
Les apports de trois grands rabbins de France.
Trois rabbins ont installé dans le judaïsme français des acquis irréversibles.
Le premier grand rabbin de France, David Sintzheim, a présidé le grand Sanhédrin chargé en 1807 par Napoléon d’apporter la preuve que l’attachement au Judaïsme était parfaitement cohérent avec un patriotisme insoupçonnable. Zadoc Kahn, contemporain des heures les plus dramatiques de l’affaire Dreyfus, a montré par sa haute dignité que l’antisémitisme était une bassesse indigne de la France éternelle. Jacob Kaplan a transformé l’enseignement du mépris latent au sein du magistère chrétien en enseignement de l’estime, et il a accrédité l’idée qu’un juif français pouvait être sioniste sans être aucunement déloyal à la France;
Mais les Grands rabbins du XXIème siècle seront confrontés en plus à des exigences nouvelles.
La nouvelle communauté juive.
Les rabbins d’aujourd’hui doivent apprendre à dialoguer avec deux populations de fidèles que leurs prédécesseurs n’ont guère connues, que l’on peut appeler familièrement les bacs plus cinq et les h’arédim (en hébreu, «craignant Dieu»). Aujourd’hui, les Juifs instruits sont de plus en plus nombreux à revenir aux traditions de leurs ancêtres. Mais par ailleurs, il y a de plus en plus de jeunes juifs qui fréquentent l’école juive à temps plein, et qui n’imaginent guère d’autre vie que celle des quartiers les plus religieux de Jérusalem ou de Tel Aviv. Les rabbins d’aujourd’hui doivent apprendre à parler à chacun à la mesure de sa capacité d’écoute, ce qui suppose à la fois un approfondissement de leur culture générale et un approfondissement de leur formation à la Tradition.
L’interpellation par l’opinion publique.
Le grand rabbin de France de demain et ses collègues rabbins devront répondre, bien plus souvent que jadis, à des questions du type: quelle est la position de la tradition juive sur …et l’on est confronté à une liste d’enjeux qui ne cesse de s’allonger: les débuts et les fins de vie, le mariage, le développement durable, le terrorisme, le communautarisme, et comme les autres religions sont interpelées sur le même mode, on attendra du rabbin qu’il se situe par rapport à leurs réponses, ce qui suppose qu’il les connaisse et les comprenne. L’explication de cette évolution est bien claire: la raison laïque montre toujours plus ses limites, et chacun se tourne vers les morales révélées.
L’Etat d’Israël.
Maintenant que le sionisme est reconnu comme une position légitime pour un citoyen français juif, il importe que le grand rabbin prenne position avec mesure chaque fois que des enjeux politiques sont médiatisés entre les deux pays. Mais un nouveau facteur vient accentuer cette nécessité d’une implication dans la vie d’Israël, c’est la montée en puissance
de la communauté d’origine française ou francophone parmi les nouveaux immigrants en Terre Sainte. Ils sont demandeurs d’un dialogue avec leurs anciens compatriotes.
La conclusion qui s’impose est la vieille blague juive: c’est si difficile d’être rabbin que ce n’est décidément pas un métier pour un juif!
Grand Rabbin Gilles Bernheim
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