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LA PAUVRETÉ, LE TRAVAIL, LA SOLIDARITÉ: Quel défi pour la communauté juive?
RELIGION ET LAÏCITÉ, Des valeurs pour vivre ensemble
Couverture
Auteur
Editeur
Avant-propos
Rappels et repères
Communauté religieuse et sécularisation du peuple juif: 20 siècles d’histoire
La laïcité française de 1789 à nos jours: quel héritage?
Questions de langage
Laïcité, idée laïque, laïcité publique, laïcisation: exercice de vocabulaire
Tolérance et pluralisme: la tyrannie des mots
La laïcité en débat
Le problème scolaire: une histoire mouvementée
Être juif en France, la laïcité en débat: entretien
Conclusion
Religion et laïcité: des valeurs complémentaires pour vivre ensemble
Bibliographie succincte sur la laïcité
Que signifie pour le rabbin que je suis de réfléchir à l’état de la laïcité telle qu’on la pratique aujourd’hui en France? Ma charge ne devrait-elle pas, de toute évidence, me situer du côté de ceux qui ne peuvent que se réjouir du regain de foi qui anime l’ensemble des communautés religieuses? Et, partant, ne devrais-je pas apprécier comme un juste retour des choses l’affaiblissement de la laïcité? Comme toujours, rien n’est si simple.
Ce qu’on pourrait nommer la crise de la laïcité n’est qu’un symptôme de celle, plus générale, de notre société. Crise dite de la modernité, ouverte dès le XVIIIe siècle par la division entre les sciences exactes et la production d’une part, et le savoir proprement humain d’autre part: ce qui revient à séparer l’approche du réel et la relation à l’autre. Cette crise ne peut être résolue que dans l’équilibre de ces deux ordres.
Le XXème siècle quant à lui peut se définir ainsi: c’est une époque de ruptures successives, marquée aussi par le totalitarisme, par la destruction des particularismes et de la liberté de l’esprit; de même, elle se caractérise par la diabolisation des minorités, par les génocides et les nettoyages ethniques. L’histoire de notre siècle a bouleversé les histoires, malmené les mémoires et brisé les chaînes de transmission. Sur ce terrain miné, la vitesse d’évolution de la civilisation technologique, la surabondance “d’évènements” imposée par le système médiatique, éloignent chacun d’une prise directe sur le réel et rendent problématique la capacité des hommes à “vivre leur histoire” ensemble. La peur du vide, le manque de projet intellectuel ou spirituel, l’absence de sens dans une société dominée par la rationalité instrumentaliste ont des conséquences: d’une part les hommes ont davantage besoin de certitudes, voire d’évidences pour se rassurer, d’autre part l’exigence de partager réellement le monde avec d’autres hommes est reléguée au second plan.
Il y a intégrisme là où il y a contestation de l’ordre républicain et volonté d’y substituer un ordre public d’inspiration divine. Inversement, la crise des valeurs républicaines peut conduire la société globale à rechercher des boucs émissaires, et les sociétés religieuses à se replier sur des revendications identitaires excluant le reste de la société. Lorsqu’un groupe se confond avec une affirmation ethnique et se pose parfois même en marge du corps social, le retour du religieux traduit la crainte des valeurs universelles.
Qu’elle prenne ou non la forme religieuse, la crispation identitaire conduit à un redoutable barbarisme: être porteur d’une identité, ce n’est pas la revendiquer par la force et en opposition aux autres; c’est avant tout défendre la complexité de la vie, la liberté des individus, et en déduire une exigence: celle de reconnaître l’identité des autres pour négocier une histoire commune.
La laïcité à la française peut être une chance pour l’Europe: cette dernière pourrait, par exemple, se doter d’une institution ou d’un “conseil de sages” chargés de la garde et de la diffusion des valeurs laïques, entendues dans leur plus haute acceptation. Voici un enjeu de taille pour une Europe qui souffre d’un manque dramatique d’identité, de projets intellectuels, moraux et spirituels.
De même que la religion est, dans sa signification première, l’art de relier les gens entre eux à partir d’une tradition qui leur permet de nouer des relations de plus en plus responsables, de même la laïcité joue-t-elle ce rôle envers la citoyenneté. Et ce dans notre République, qui a séparé l’Église de l’État, et où coexistent plusieurs communautés religieuses. Encore faut-il que communautés religieuses et institutions laïques remplissent parfaitement leur double fonction: être un facteur d’intégration et de préservation de leurs identités respectives, tout en établissant des passerelles pour traduire, d’un registre à l’autre, les valeurs communes. Si chaque communauté religieuse a la responsabilité de maintenir un équilibre entre particularismes et universel, l’État a, quant à lui, cette même responsabilité pour l’ensemble des individus et des communautés qui le composent. En ce sens, la laïcité est garante d’une liberté des religions minoritaires contre l’oppression de la religion majoritaire.
Notons à ce propos que la laïcité française est partiellement faussée, dans la mesure où, par exemple, les établissements scolaires et universitaires respectent toutes les fêtes catholiques, alors que de nombreux juifs observant le Shabbat ne peuvent passer des examens fixés le samedi.
Mais la laïcité est plus qu’une simple tolérance préservatrice de certains excès qui empêcheraient les citoyens de vivre, chacun selon ses convictions privées, dans une même communauté. Elle est un réseau de valeurs qui tissent le lien civique et social et qui enrichissent la relation des citoyens entre eux, tant au niveau des droits que des devoirs. Ses faiblesses, ses reculs, ses carences, qui sont celles de ceux chargés d’en assurer la promotion, font peser un risque majeur de “ghettoïsation” sur les communautés religieuses et un risque de “fragmentation” de la société globale. La place laissée vacante par la carence politique est irrésistiblement occupée par les dérives fondamentalistes.
Mises en œuvre dans un état laïque, exception française, les valeurs qui ont un temps rassemblé celles de liberté, d’égalité et de fraternité, sont la traduction républicaine de valeurs universelles présentes dans les grandes religions. Demandons-nous, dès lors, ce qu’il en est de ces valeurs dans la nation et la société française. Force est de constater que le droit à la différence s’oppose au devoir d’intégration, que la défense de l’individu nie la solidarité nationale, que la liberté est revendiquée plutôt que la fraternité. D’autre part, nous sommes à une époque où les droits de l’homme risquent d’être vidés de leur sens par une interprétation perverse: au lieu d’être des droits qui m’obligent vis-à-vis d’autrui, ils deviennent les droits de chacun pour soi et contre tous. La laïcité ne doit-elle pas alors, plus que jamais, être réinvestie de tout son sens fédérateur? Et, appliquée à l’école, investie de toute sa fonction formatrice et unificatrice, sans pour cela être uniformisante, intégrant les personnes sans pour autant les assimiler? Ne doit-elle pas être comprise et défendue par la société toute entière, et par les responsables religieux en particulier, comme créatrice et responsable d’une règle commune fondée sur la reconnaissance des diversités et en permettant la bonne intelligence? Si la religion est vécue par certains comme une valeur–refuge, la République, elle, ne peut se contenter d’offrir une laïcité–refuge, simple valeur en creux, pour ne pas dire valeur creuse. Car faute de sens et de contenu fermement développé et enseigné, cette laïcité serait incapable de résister à la communautarisation opposant des groupes définis par des origines allogènes. Qui veut donner à ses enfants un enseignement religieux est parfaitement libre de le faire et celui-ci est, conformément au droit international, en partie subventionné par l’État. Mais même pour ces enfants-là, et notamment pour les juifs qui vivent en France, la laïcité doit être signifiante et permettre de vivre ensemble au sein des nations.
Le judaïsme que je vis et que j’enseigne, et dont je ressens la pratique comme une éthique de l’être en mouvement, est ouverture au monde. Il ne craint pas de s’affirmer face à la laïcité, comme il ne craint rien d’une laïcité fermement établie. Il a en revanche tout à redouter d’une faiblesse des institutions républicaines et d’une approche insuffisante des débats de société.
Il dépend de l’articulation entre les différentes religions présentes en France et une laïcité comprise comme un lien public assez solide pour que les multiples destins privés puissent s’y ancrer, sans en détruire le tissu protecteur, pour que nous puissions continuer d’être, ensemble et avec nos différences, les citoyens d’un même pays. D’être homme parmi les hommes.
Ce nouveau travail consacré au thème de la laïcité n’a aucune prétention historique, doctrinale ou sociologique. Nous voulons montrer que la vraie laïcité ne nie pas, ou n’occulte pas le fait religieux qui constitue indéniablement une réalité majeure. Non seulement elle respecte la liberté de culte de conscience, mais elle en garantit l’exercice normal. Cependant, les pouvoirs publics doivent rester neutres face aux différentes religions; et les religions doivent respecter les prérogatives de l’État, se soumettre aux lois républicaines (étant entendu que tout ce qui n’est pas interdit est permis) et admettre loyalement la liberté de pensée et d’expression des non-croyants.
Ce que nous contestons, c’est le laïcisme de combat de ceux qui déclarent que le droit à l’éducation doit primer sur le droit à respecter les pratiques religieuses ou coutumières, car cela n’a de sens que dans la mesure où les religions s’opposeraient à toute éducation, et non à tel ou tel type d’éducation très particulier.
Il n’en reste pas moins, et c’est l’idée que nous développons tout au long de ce fascicule, que pour les juifs, la seule citoyenneté idéale ou simplement vivable en France est celle d’une démocratie pluraliste, aussi peu jacobine que possible. L’égalité n’y est pas payée par le renoncement à sa personnalité et à ses valeurs. On peut librement, et sans sacrifier son potentiel de promotion individuel ou social, y développer ses sources, ses racines, son originalité. Souhait auquel nous avons voulu pleinement souscrire ici en répondant à la question: quelles sont aujourd’hui en France les chances d’une authentique laïcité moderne où la religion ne serait plus ni parente pauvre ni servante à gages ni alliée abusive?