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LA PAUVRETÉ, LE TRAVAIL, LA SOLIDARITÉ: Quel défi pour la communauté juive?
LA LAÏCITÉ DEPASSÉE, Commentaires sur Kohelet
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AVANT-PROPOS
INTRODUCTION: la laïcité en crise
I. La laïcité avant la lettre dans Kohelet
II. Il y a du sens dans le monde
III. La laïcité comme religion de la raison
IV. «Rien ne nouveau sous le soleil»
V. Obéir aux lois, c’est là tout l’homme
VI. le monothéisme juif et la laïcité
VII. Pour une nouvelle laïcité de paix
CONCLUSION: modernité de Kohelet
BIBLIOGRAPHIE
EN CONCLUSION: MODERNITÉ DE KOHELET
Les historiens des siècles à venir distingueront sans doute la tranche des années 1715-2000 ou un peu plus, période où les hommes auront édifié la raison en absolu, jusqu'à s’apercevoir que, quelles que soient ses vertus, la raison toute seule souffre de carences rédhibitoires:
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La raison est impuissante à saisir l’écoulement du temps tel que le perçoit la conscience humaine. Elle ne connaît que le temps du cosmos, alors que les hommes vivent à la fois dans le passé très ancien et dans l’avenir très lointain par les récits, les fêtes et les rêves;
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La raison ignore les solidarités humaines autres qu’utilitaires. Le groupe humain que la raison a porté au sommet des valeurs depuis le XIXe siècle est l’entreprise industrielle et commerciale, d’où l’importance de l’économie politique comme doctrine de vie nationale et internationale;
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La raison ne sait que faire du corps humain, sauf comme outil au service de la pensée, ou comme objet de science. L’idée que des gestes aient un empire sur l’âme lui est à peu près étrangère.
Le livre de Kohelet met en scène une humanité qui est allée au bout des pouvoirs de la raison, déifiée dans ce texte sous le nom d’Elohim. Comme l’homme laïque d’aujourd’hui l’homme de Kohelet n’a ni ancêtre ni perspectives messianiques; il ne perçoit l’écoulement du temps que comme vieillissement et marche vers la mort; il n’a pas de tribu et guère de famille proche. Mais il vénère la sagesse et il sait que l’on peut être heureux avec un bon camarade et une bonne épouse. Toutefois, rien n’indique dans Kohelet de quoi sont composés les liens de l’amitié ni de quoi procède le bonheur conjugal. Or, j’ai montré ailleurs (XXXIII) qu’amour et amitié requièrent de grands efforts de piété.
La différence entre Kohelet et la laïcité est à l’évidence le thème du progrès. Alors que dans Kohelet tout est vanité, tout est poursuite du vent et il n’y a rien de nouveau sous le soleil, la laïcité de gauche nous promet que «l’Internationale sera le genre humain», et la laïcité de droite la poursuite du bonheur («The pursuit of happiness» figure dans la devise des USA). Le progrès est la potion magique, le remède à toutes les carences de la raison, puisque les sciences devaient nous procurer à terme prospérité, santé et fraternité.
C’est sans doute l’apparition de ce thème au XVIIIe siècle qui a permis à la raison de rivaliser avec les religions qui, elles, promettent le salut ici-bas ou dans l’au-delà. Les hommes ne peuvent pas vivre sans espoir.
Seulement voilà. Les hommes n’y croient plus guère. Le progrès multiplie les gadgets et les armes mais le bonheur se fait attendre. D’où le repli massif vers les religions, sous des formes parfois naïves et violentes. Les identités, locales et nationales relèvent la tête, ce qui explique sans doute la multiplication des conflits régionaux, comme en Russie, en Asie et en Afrique, et les hésitations de l’intégration européenne.
Il devient urgent de redonner à l’humanité la plénitude de son identité de toujours, en complétant les acquis au demeurant magnifiques de la laïcité par les rites et les souvenirs, ce qui se dit dans la tradition juive en conservant tous les bienfaits des michpatim mais en donnant toute leur place aux edot et aux h’oukim.
Je dispose d’une illustration frappante de cette nécessaire trilogie avec l’exemple de la Pologne. Les Juifs n’ont pas que de bons souvenirs de leurs relations avec les Polonais au cours du XXe siècle, mais l’histoire de ce pays au XIXe siècle présente de saisissantes analogies avec celle de l’État d’Israël. J’ai récemment dirigé un mémoire sur ce thème (XXXIV). La Pologne a été rayée de la carte à la fin du XVIIIe siècle et dépecée entre ses trois grands voisins, la Prusse, la Russie et l’Autriche. Elle n’a retrouvé son identité nationale qu’en 1918. Pendant cent vingt-trois ans donc, non seulement les Polonais vivaient sous domination étrangère, mais seule la langue du conquérant, l’allemand ou le russe, était autorisée. Pourquoi l’identité polonaise a-t-elle survécu? Tous les observateurs sont d’accord: grâce à l’Église catholique, à la littérature et aux rites domestiques pieusement perpétués par les femmes. On ne parlait polonais qu’à la messe et à la maison, les mamans lisaient les belles histoires et les poèmes en polonais, et chaque fête était honorée par de nombreux gâteaux que préparent encore, après plusieurs générations, les Polonaises émigrées dans le Nord de la France ou à Chicago. L’État d’Israël doit sa renaissance, de la même manière, à l’hébreu, aux fêtes religieuses et aux textes traditionnels.
La place de Kohelet dans la liturgie juive est significative de son éternelle modernité. On chante Kohelet dans toutes les synagogues pendant la fête de Souccot, à l’automne, fête qui dure une semaine et qui commence cinq jours après Yom Kippour. Cette fête n’a pas d’équivalent dans le calendrier chrétien, contrairement à Pâque et à la Pentecôte. Le rituel impose aux juifs pratiquants d’aller vivre cette semaine hors de leur maison de pierres, et de s’installer dans de fragiles cabanes dont le toit est fait de branches et de déchets végétaux, et qui laisse passer la lumière et la pluie. Dans les pays un peu frais et pluvieux comme la France, on se contente d’y prendre les repas. Ce rituel commémore la traversée du désert après la sortie d’Égypte, lorsque les Hébreux vivaient sous la seule protection divine.
La date de cette fête est caractéristique du procès de la laïcité. Elle se situe à la fin des récoltes et avant les semailles. L’agriculteur est au sommet de sa richesse. C’est le moment de l’année où il est tenté de se croire le maître de la nature. La Torah l’oblige alors à s’installer sans défense sous la voûte des cieux et la tradition le pousse, avec Kohelet, à proclamer la vanité de sa raison si elle n’est pas soumise à l’ensemble des commandements divins. Seuls les Juifs célèbrent aujourd’hui Souccot. Mais la tradition leur demande d’accueillir toutes les nations de la terre pour des repas amicaux dans ces cabanes, en attendant le jour où ces soixante-dix nations viendront à Jérusalem à Souccot apporter chacune un sacrifice dans le Temple reconstruit, tout en conservant leur identité, leurs mythes et leurs autres rites.
Vanité des vanités, tout est vanité! Cette exclamation désespérée a été immortalisée par Bossuet dans l’oraison funèbre de la belle-sœur de Louis XIV, Henriette d’Angleterre. Cette jeune princesse était parfaitement belle et parfaitement sage, et tous ceux qui l’approchaient puisaient à ce contact de la joie de vivre. Sa mort brutale sema la consternation, dont Bossuet s’est fait le chantre.
C’est ce même cri d’angoisse qui se fait entendre aujourd’hui, sur toute la planète, devant la mort ou l’agonie de tous les grands espoirs qui ont enflammé, depuis deux siècles au moins, les consciences éclairées. On a cru passionnément au marxisme et au communisme, et il n’en reste que larmes et cendres. Certains croient encore à la solution opposée, à savoir le laisser-faire, laisser passer mondial, qu’aujourd’hui beaucoup appellent plutôt l’horreur économique. Jusqu’à récemment, les uns et les autres mettaient leurs espoirs dans les progrès des sciences et des techniques. De douloureuses défaites (sida, effet de serre, autres menaces écologiques) ont fragilisé de tels espoirs, d’autant plus que des doutes se font jour sur l’intérêt des victoires elles-mêmes, qui débouchent souvent sur de nouvelles armes de guerre, ou sur des gadgets d’un intérêt problématique.
Est-il possible de désigner plus précisément la belle princesse dont l’humanité porte ainsi le deuil? Je pense que oui. Je l’appelle laïcité. Je sais qu’en disant cela je vais en choquer plus d’un, et de différents bords. La France s’est récemment dotée d’une loi sur la laïcité, à la suite des incidents provoqués par le voile islamique, et en attend de bons effets en faveur de la paix civile. Par ailleurs, les médias ne cessent de souligner les méfaits des intégrismes religieux et des violences qu’ils engendrent, et voient dans la laïcité le remède. La laïcité est de surcroît l’enjeu d’une bataille politique commencée sous la Révolution française et couronnée par la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, dont chacun, même les hommes de foi, soulignent aujourd’hui les bienfaits. Enfin, certains pourront s’indigner de ce qu’un Juif pratiquant comme moi engage un procès contre une doctrine qui lui a valu la citoyenneté française en 1791 et une parfaite liberté de culte depuis, à l’exception du régime de Vichy.
Mais tous ces bons côtés de la laïcité ont masqué jusqu’ici ses faiblesses. J’examinerai dans une première partie la crise qui l’affecte, marquée notamment par un retour offensif des religions. Je montrerai ensuite que le texte de Kohelet – l’Ecclésiaste exprime avec une clarté particulière l’infirmité de la pensée laïque à combler l’aspiration humaine à un sens de la vie et à l’espoir.
Je puiserai ensuite dans la tradition juive pour montrer que le message de la laïcité s’y trouve exprimé et illustré, mais en relation dialectique avec un tout autre message, qui met l’accent sur la singularité des consciences et sur la construction de l’Histoire.
Car c’est là que réside l’insuffisance du message de la laïcité. C’est un message qui se veut objectif, voire scientifique; valable en tout lieu et en tout temps, bref, une religion de la raison. Le judaïsme tient la raison en haute estime et en fait grand usage. Mais cette belle lumière laisse dans l’ombre des pans essentiels de l’humaine condition, ceux qui ont trait à la mémoire et aux rites.
Nous verrons en conclusion que cette critique s’applique bien au-delà du peuple d’Israël, et qu’une lecture attentive de la Bible, notamment de Kohelet, ouvre la voie à une laïcité rénovée, porteuse d’un vrai dialogue entre les familles humaines dans leur diversité.