Recherche
p_l_publications
LA PAUVRETÉ, LE TRAVAIL, LA SOLIDARITÉ: Quel défi pour la communauté juive?
LA FAMILLE JUIVE DANS TOUS SES ÉTATS
Couverture
Auteur
Editeur
Avant-propos
La fécondité du couple
L’enfant adopté Parents et enfants au regard de la Torah
La cohabitation des jeunes aujourd’hui
Dans l’attente du mariage
La place du père «Mon père est-il capable d’être père?»
Le mariage entre institution et valeurs
Les couples sont-ils plus fragiles aujourd’hui qu’hier?
Le mariage est-il dépassé?
Le divorce: ses différentes étapes
Les parents séparés
Parents, ne divorcez pas de vos enfants
Les familles recomposées
Les grands-parents
Quel rôle ont les grands-parents dans la transmission des valeurs religieuses?
Ces épreuves que traverse la famille – la mort – Le chômage
Conclusion
Tout au long de notre étude sur la famille et les épreuves qu’elle peut rencontrer, un leitmotiv n’a pas cessé de revenir sous notre plume: l’importance de la parole. L’urgence de trouver, dans chaque situation, les mots justes qui donnent du sens, relient les êtres, les aident à construire leur humanité. Combien de silences, combien de non-dits gangrènent les vies et les générations, comme autant de noyaux durs de la haine ou de la culpabilité. Or parler s’apprend et s’apprend tout au long d’une vie. Parler, se parler, est encore plus vital lorsque les situations sont très douloureuses, par exemple lors d’un divorce ou d’une mort. D’ailleurs, et nous avons insisté sur ce point, l’émotion murmurée, les larmes partagées, les gestes de tendresse, sont aussi des formes de parole. Oublier cette part de la parole, c’est ériger tous les enfermements possibles, générateurs eux-mêmes de malentendus et de souffrances psychiques.
Cette importance de la parole rejoint la sagesse juive. N’est-ce pas par l’échange croisé des mots autour de la table du seder que se célèbre la naissance du peuple juif à Pessah? La tradition du pilpoul dit bien la confiance faite aux mots pour tracer un chemin de vérité. Et puis, le Juif n’est-il pas tout entier à l’écoute de la parole biblique, c’est-à-dire des mots qui y sont déposés: des mots spécifiques alignés chacun dans leur unicité comme un trésor, afin qu’ils délivrent leur poids de vérité, celle-là même qui aidera l’homme à mieux vivre?
Au terme de notre réflexion, il convient de méditer encore sur ce mot: famille. Car il ne suffit pas d’en évoquer les modalités et les épreuves. Encore faut-il savoir de quelle famille nous parlons.
La famille, telle que le judaïsme peut le souhaiter, sera-t-elle cet îlot protecteur égoïstement fermé sur lui-même, vivant ses joies et ses souffrances sans chercher plus loin? Ou bien sera-t-elle ce lieu où il est bon d’être, mais d’où il faut aussi savoir partir, afin de rejoindre les autres: les autres familles, les autres hommes, les autres nations, bref: l’humanité.
Autrement dit, la famille peut-elle être ce terreau où les valeurs se transmettent, mais afin d’être un levain d’humanité, un flux propulsant vers l’ailleurs, vers l’inconnu, vers l’inédit, des germes bénéfiques afin qu’ils y croissent – et nous savons combien ceux-ci sont fragiles et toujours menacés? Afin que l’amitié trouvée au sein de la famille s’épanouisse dans l’amitié donnée aux autres, à tous les autres?
La question de la famille ouvre sur celle de l’autre et de l’étranger, de la cité et du politique, si tant est que l’humanité toute entière est appelée à devenir une grande famille. Tel est bien – dans toute sa gravité – l’appel et l’universalisme juif.
En tant que rabbin, à l’écoute des uns et des autres, je suis quotidiennement en prise avec la détresse et le questionnement de personnes enfouies dans les contradictions et les béances de la modernité. Or cette modernité, nous le savons, voit l’éclatement et la mise en cause de nombreuses institutions, au nombre desquelles il faut compter la famille. La famille traditionnelle, avec ses certitudes et ses rites transmis de générations en générations, la famille terreau de l’enfance et rempart pour l’adulte, s’effrite de jour en jour: elle est dans tous ses états, perdue, chavirée, tel un bateau ayant perdu son gouvernail. Et ce, même au sein de la société juive, pour laquelle la famille, constituée par la double bénédiction du mariage et de l’enfantement – a toujours occupé une place centrale, comme nous le montrent le Shabbat et de nombreuses fêtes, tous sanctifiés autour de la table familiale.
Or la modernité, pour en revenir à elle, privilégie les ruptures et les déliaisons, comme s’il fallait rompre et briser pour avoir la sensation d’exister. Si la levée de certains tabous peut avoir un effet libérateur lorsque celui-ci est pensé, force est de constater que l’abolition de ce rempart qu’est la famille traditionnelle contribue à l’esseulement de l’individu en proie à toutes sortes de questionnements et de souffrances.
Le rabbin part de ce qu’il écoute, de ce qu’il pressent, de ce qu’il lit sur les visages qui veulent bien se confier à lui. Tel est mon point d’origine dans ce fascicule: non la famille idéale, mais ces questions-là, celles qui, chaque jour, me sont posées.
Aussi, écrivant ces pages, mes préoccupations sont-elles concrètes: aider les personnes, leur permettre d’y voir un peu plus clair en formulant les mots justes. «Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Camus. Permettre de mieux nommer les souffrances, distinguer quelques lignes directrices au sein de la complexité – voire de la confusion du réel –, tel est le souci qui préside à l’élaboration de ce fascicule. Ce même souci me conduit à citer souvent les paroles mêmes des personnes que j’ai rencontrées, car rien ne saurait égaler la richesse de leurs mots à elles; mots qui, à leur tour, aideront le lecteur. Il m’arrive aussi de suggérer des réponses précises dans telle ou telle situation: non, bien sûr, pour qu’elles soient reprises telles quelles, mais pour qu’elles servent de point d’appui, de fil directeur; à chacun, ensuite, de tracer son propre chemin à l’aide de ses propres paroles.
Tout commence à la naissance, tout finit à la mort, du moins pour ce qui est de notre vie terrestre: les chapitres élaborés dans ce recueil s’égrènent au long de ce parcours-là. Les premiers chapitres évoqueront le couple, la sexualité, la relation parents-enfants au regard de la Torah. De même, seront abordées la délicate question de l’adoption, et celle – cruciale de nos jours – de l’adolescence. Nous nous pencherons aussi sur le rôle du père, rôle souvent contesté alors même qu’il est fondamental.
De longues pages seront ensuite consacrées au divorce, à ses étapes, à ses conséquences pour l’enfant, à la question des familles recomposées qui en résulte.
Face à la fragilisation de la famille que nous avons évoquée plus haut, les grands-parents ont un rôle essentiel, aussi bien pour la transmission religieuse que pour l’ancrage des valeurs en général: nous évoquerons donc leur présence.
Enfin, puisque la mort est tenue taboue de nos jours, puisque les adultes sont si souvent désemparés lorsqu’il s’agit de l’évoquer avec leurs enfants, nous en parlerons longuement – de même que cette autre épreuve qu’est le chômage.
Je souhaite que ces pages soient une petite lumière permettant de garder ou de retrouver confiance et sérénité, et d’élaborer, si possible, pour tous ceux qui sont en prise au désarroi, une ébauche de réponse. Elles se nourrissent aux sources les plus précieuses de la tradition rabbinique, et puisent dans l’expérience pastorale au quotidien, des leçons de vies que nous souhaitons partagées dans un langage simple et contemporain.